Vous l'avez forcément croisé : après une interruption, il faudrait 23 minutes et 15 secondes pour retrouver sa concentration. Le chiffre orne les articles sur le télétravail, les plaquettes de formation à la productivité et une bonne moitié des applications de minuteur. Sa précision à la seconde près lui donne un air d'expérience de laboratoire.
Il n'y a pas d'expérience de laboratoire. Ce nombre ne figure dans aucun article scientifique publié. Il vient d'un entretien de presse donné en 2006, il désigne autre chose que ce qu'on lui fait dire, et la chercheuse qui l'a prononcé le présentait à l'époque comme une bonne nouvelle.
Le chiffre vient d'un entretien, pas d'une publication
La source est identifiable au jour près. Le 8 juin 2006, le Gallup Business Journal publie un entretien avec Gloria Mark, alors professeure associée à l'université de Californie à Irvine et spécialiste des interruptions au travail. Interrogée sur le devenir des tâches interrompues, elle répond que la plupart sont reprises le jour même — 81,9 % — et qu'elles le sont en moyenne « en 23 minutes et 15 secondes, ce qui n'est pas si long, je suppose ».
Cette dernière incise mérite qu'on s'y arrête. Le chiffre que l'industrie de la productivité brandit aujourd'hui comme une catastrophe attentionnelle a été énoncé sur le ton du soulagement. Il décrivait une reprise plutôt rapide, pas une déperdition.
Un développeur a entrepris en 2023 de remonter à la publication d'origine. Il a passé en revue les cinq articles habituellement cités en référence — dont The Cost of Interrupted Work, le plus fréquemment invoqué — et n'a trouvé le nombre dans aucun d'entre eux. Ni 23 minutes, ni 15 secondes. Le chiffre le plus célèbre de la littérature sur l'attention n'a jamais été relu par des pairs.
Ce que la vraie étude a mesuré : 25 min 26 s, et pas ce que vous croyez
Il existe bien une publication, et elle donne un chiffre voisin. En 2005, Gloria Mark, Victor González et Justin Harris présentent à la conférence CHI une étude d'observation directe de 24 travailleurs du savoir, minutée sur le terrain. Le résultat est net : quand une tâche interrompue est reprise le jour même, elle l'est après 25 minutes et 26 secondes en moyenne.
Sauf que cette durée ne mesure pas le temps de récupération de la concentration. Elle mesure le délai avant de revenir à la tâche — l'intervalle entre le moment où vous décrochez et celui où vous rouvrez le dossier. Entre les deux, les auteurs l'écrivent noir sur blanc, les participants ont traité en moyenne 2,26 autres sujets de travail. Ces 25 minutes ne sont pas 25 minutes de cerveau embrumé : ce sont 25 minutes pendant lesquelles vous avez fait deux autres choses, souvent utiles.
La nuance change tout. « Il faut 23 minutes pour se reconcentrer » décrit un handicap cognitif. « On revient à une tâche interrompue au bout de 25 minutes, après en avoir traité deux autres » décrit une organisation du travail. Le premier énoncé justifie de culpabiliser ; le second justifie de regarder son agenda.
L'écart-type que personne ne cite jamais
Le même passage de l'étude de 2005 porte une seconde information, systématiquement omise dans les reprises : l'écart-type de ce délai de reprise est de 54 minutes et 48 secondes. Il est plus de deux fois supérieur à la moyenne.
Pour une durée qui ne peut pas être négative, un écart-type qui dépasse la moyenne signale une distribution très asymétrique : une masse de reprises rapides, et une longue traîne de tâches reprises des heures plus tard, qui tire la moyenne vers le haut. La « moyenne » de 25 minutes ne décrit donc l'expérience de presque personne. Elle est le produit arithmétique de deux populations d'interruptions très différentes.
C'est le même piège statistique que celui des seuils ronds appliqués sans distinction, comme la règle des deux heures d'écran par jour : un chiffre commode circule d'autant mieux qu'il a perdu en route la dispersion qui le rendait honnête.
En 2008, la même équipe trouve le résultat inverse
Trois ans plus tard, Gloria Mark, Daniela Gudith et Ulrich Klocke passent du terrain au laboratoire pour interrompre volontairement des participants pendant une tâche de traitement de courriels. Ils s'attendent à mesurer un coût en temps. Ils mesurent l'inverse.
Les participants interrompus ont terminé leur tâche plus vite que le groupe témoin : 20,31 et 20,60 minutes selon la condition, contre 22,77 minutes sans interruption, à qualité égale. L'interprétation des auteurs est que les gens compensent : sachant qu'ils vont être dérangés, ils accélèrent et écrivent moins.
Le coût existe, mais il n'est pas là où on le cherchait. Sur les échelles de charge mentale, les conditions interrompues ressortent significativement plus haut en stress, en frustration, en pression temporelle et en effort. Après vingt minutes de travail haché seulement. Le prix de l'interruption ne se paie pas en minutes perdues : il se paie en usure.
Ce qui reste solide, une fois le mythe écarté
Démonter un chiffre ne démonte pas le phénomène. Trois résultats bien plus robustes que les 23 minutes tiennent parfaitement debout.
- Une notification suffit, même ignorée. Cary Stothart, Ainsley Mitchum et Courtney Yehnert ont montré en 2015 que le simple fait de recevoir un appel ou un SMS dégrade significativement les performances sur une tâche d'attention soutenue — sans que le participant touche son téléphone. Les sujets ignoraient d'ailleurs que l'étude portait sur les notifications.
- La fragmentation s'est accentuée. Gloria Mark mesure depuis 2004 la durée d'attention sur un écran avant bascule. Elle était de deux minutes et demie en 2004, de 75 secondes en 2012, et tourne désormais autour de 47 secondes.
- Le rythme actuel est documenté en France. Une enquête Ipsos bva pour Uside, menée du 6 au 11 mars 2026 auprès de 1 000 salariés français représentatifs, chiffre à 4,7 interruptions par heure, soit une toutes les 13 minutes. 84 % des répondants disent en observer des conséquences concrètes sur leur travail.
Notez la cohérence de l'ensemble : une interruption toutes les 13 minutes, pour un retour à la tâche initiale au bout de 25 minutes en moyenne. Les deux chiffres ne se contredisent pas, ils se complètent — vous êtes réinterrompu avant d'être revenu.
Le chiffre qui compte est le vôtre
Une moyenne de 25 minutes assortie d'un écart-type de 55 minutes ne vous dit rien d'utile sur votre journée de mardi. La bonne question n'est pas « combien de temps met-on à se reconcentrer », mais « combien de temps est-ce que je tiens, et à quel moment ». Quatre mesures suffisent, et vos appareils les produisent déjà.
Le nombre de déverrouillages par jour. Android et iOS le comptent sans rien installer. C'est l'indicateur le plus honnête de l'auto-interruption — celle que l'entretien de 2006 chiffrait déjà à environ 44 % du total. Près de la moitié des interruptions vient donc de vous.
La longueur de vos blocs ininterrompus. Pas leur nombre, leur durée. Un après-midi de quatre blocs de 40 minutes et un après-midi de seize blocs de 10 minutes affichent le même temps de travail total et n'ont rien à voir.
L'heure de vos décrochages. Ils se concentrent presque toujours sur deux ou trois créneaux stables. Les identifier vaut mieux que de s'imposer une règle générale : c'est là qu'une pause délibérée coûte le moins cher, un point développé dans notre article sur les micro-pauses et la récupération attentionnelle.
Le stress, pas le chronomètre. C'est la vraie leçon de l'étude de 2008. Si votre production tient mais que votre fréquence cardiaque au repos grimpe sur les semaines hachées, l'interruption vous coûte quelque chose — simplement pas du temps. Croiser ces séries est exactement ce que permet un tableau de bord qui réunit énergie et productivité, plutôt que de les suivre dans deux applications qui s'ignorent.
Aucune de ces quatre mesures ne produira un chiffre aussi net que « 23 minutes et 15 secondes ». C'est précisément ce qui les rend utiles : elles décrivent quelqu'un. Si la démarche vous parle mais que vous ne savez pas par quel bout la prendre, notre page sur le quantified self au service du bien-être en pose le cadre général.
FAQ
Le chiffre de 23 minutes est-il totalement faux ?
Il n'est pas inventé : Gloria Mark l'a bien énoncé, à partir de ses propres données de terrain. Ce qui est faux, c'est son statut et son sens. Il n'a jamais été publié dans un article relu par des pairs, et il désigne le délai avant de revenir à une tâche interrompue, pas la durée nécessaire pour retrouver sa concentration.
Pourquoi lit-on 23 min 15 s ici et 25 min 26 s ailleurs ?
Ce sont deux chiffres distincts. 25 min 26 s figure dans l'étude publiée en 2005, qui indique aussi que 77,2 % des tâches sont reprises le jour même. 23 min 15 s vient de l'entretien de 2006, où le taux de reprise annoncé est de 81,9 % — donc un jeu de données différent, resté non publié.
Les interruptions font-elles vraiment perdre du temps ?
Pas nécessairement, et c'est le résultat le plus contre-intuitif de la littérature. En 2008, l'expérience de Mark, Gudith et Klocke a montré que les participants interrompus terminaient plus vite, à qualité égale, en accélérant leur rythme. Le coût s'est déplacé : plus de stress, de frustration, de pression temporelle et d'effort ressenti.
Mettre son téléphone en silencieux change-t-il quelque chose ?
L'étude de 2015 sur le coût attentionnel des notifications suggère que le seuil est plus bas qu'on ne le croit : recevoir un appel ou un message dégradait les performances même sans que le participant consulte l'appareil. Réduire les alertes elles-mêmes, et pas seulement le temps passé à y répondre, est donc cohérent avec ces résultats.
Par quoi commencer pour mesurer mes propres interruptions ?
Par le nombre de déverrouillages quotidiens, déjà comptabilisé par votre téléphone. Relevez-le une semaine sans rien changer, pour disposer d'une base. Ajoutez ensuite la durée de vos blocs de travail ininterrompus : c'est cette durée, et non le total d'heures travaillées, qui distingue une journée dense d'une journée hachée.
